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Gertrude et la génération perdue

Dans Magouille le 13 mars 2011 à 19:35

Gertrude Stein - peinte par Picasso

En tout bon sens, Gertrude déclare dans la folie des années 20 : « Vous êtes tous une génération perdue ».

Cette Gertrude, ce n’est pas n’importe quelle Gertrude. C’est Gertrude Stein. Et quoique fort peu connue aujourd’hui, elle est à la vie artistique du début du XXème siècle ce que la levure est à la brioche.

Chaperonne d’artistes tels qu’Hemingway ou Picasso, elle a participé à la fermentation de nombreux mouvements artistiques d’avant-garde.

Hemingway, qui fait l’expérience de la vie de bohème parisienne de 1921 à 1926, en plein cœur du Quartier Latin, relate notamment leur rencontre dans son livre autobiographique « Paris est une fête ».

On est en plein dans l’effervescence artistique et culturelle de cette période, placée entre la turbulence de deux guerres dévastatrices, juste quelques temps avant la plus importante crise économique et financière du 20ème siècle.

Et Gertrude dit : « Vous autres, jeunes gens qui avaient fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue (…) Vous ne respectez rien, vous vous tuez à boire (…) Vous êtes tous une génération perdue ». Elle désigne là les jeunes écrivains américains qui ont fait leurs armes dans une société pleine de contradictions et de mutations, écartelée entre faste et méfaits, à l’issue de la première guerre mondiale : Fitzgerald, Hemingway, Steinbeck…

Gertrude est bel et bien la digne observatrice d’un mouvement unique. Ne peut-on pas, à travers l’Histoire, la faire bégayer ?

N’appartenons-nous tous pas à une génération perdue ?

Sans frôler tout défaitisme, n’est-ce pas le propre de la jeunesse que de se brûler toujours un peu les ailes face à un monde en permanente turpitude et désenchanté ?

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A vendre : rêve

Dans Magouille le 6 décembre 2010 à 13:10

Tu me vends pas du rêve, là.”

La réplique est cinglante. Rampante, on l’entend maintenant partout. De quoi me sidérer. Toujours.

Et toi, qu’en dis-tu ? Toi qui, enfant, voulais devenir magicien ou “créatrice de rêves”. Toi qui as cherché du rêve toute ta vie. Par tes propres moyens. Comme les chercheurs d’or lors de la Grande Ruée. En quête de poussières d’étoile imaginaires. Et maintenant, tu apprends que le rêve se vend ? Mal, en plus !

Qu’en dis-tu ?

La quête du rêve, n’est-ce pas là le rêve lui-même ? Car le rêve ne se donne pas, ne se vend pas, ne se vole pas. Non ? Tout au mieux, il se transmet. Tout au pire, il se perd. Ou encore, l’on se perd dans ses rêves. Ou encore encore, l’on perd pied dans la réalité. “Tchouang-tseu rêve qu’il est un papillon, mais n’est-ce point le papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tseu ?”

Le rêveur, c’est celui qui a “le front dans les nuages”. Un enchanteur qui se laisse enchanter avec enchantement. Le rêveur, c’est celui qui dore sa réalité, pour que ne dorment pas seuls ses rêves. Le rêveur, c’est celui qui se délecte avec délices du suc de ses songes. Le rêveur vit dans des mondes parallèles qui se (re)créent en permanence. Le rêveur pioche dans le cru du vrai des inspirations toutes bouillantes pour étayer ses contemplations.

Le rêveur rêve. Par lui-même et pour lui-même. Il ne brade pas. Il ne troque pas. Il ne marchande pas. Le rêveur est. Et il est à l’ouest.

Mais aujourd’hui, où situer les vrais rêveurs sur une mappemonde ? Est-ce possible ? Survivent-ils ?

Ne serions-nous pas tous atteints du syndrome du “commis voyageur” ? Ce père de famille mis en scène par Arthur Miller, rompu par la société de consommation de l’Amérique des années 40 et qui, dilué dans ses rêves qui ont tous bavé, perd dramatiquement le fil de tout ?

Ne serions-nous pas dans une crise du rêve ? Faut l’avouer : ils sont tombés bien bas, nos rêves. Et nous sommes las de devoir encore nous plier pour les ramasser. Tout le monde les piétine. Et il y a désormais pénurie.

Mais heureusement, je te l’annonce, et tu acquiesceras : le rêve ne se vend pas. Ce n’est pas une denrée marchande. C’est une volonté. Et comme toute volonté, il ne tient qu’à toi de retrouver foi pour lui redonner matière.

Si le rêve se vendait, nous serions tous définitivement dépouillés. Car il paraîtrait que “nous sommes faits de la même étoffe que les songes.”

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Références : Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau ; Le Front dans les nuages, Henri Troyat ; Mort d’un commis voyageur, Arthur Miller ; La Tempête, Shakespeare

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Marguerite, elle a pas la frite

Dans Magouille le 6 mai 2010 à 23:09

From scratch.

Le début aurait pu être davantage accrocheur. Mais il n’est un récit qui ne commence sans anicroche.

Il faut bien être terre-à-terre : on commence tous dans un splash, dans un scratch, dans un écrasage complet dont on essaye, pendant tout notre rodéo, de se redresser. Initiatique ? Je tique. Marguerite aussi.

Car c’est bien ainsi que tout a commencé pour elle. Dans la boue et le purin.

From scratch.

Non point déboutée, ni même dégoûtée, elle s’est relevée de ses maigres membres. Dans un frémissement électrisant sa carcasse. Comme une épilepsie lunaire partielle qui lui aurait fait voir mille étoiles.

D’un coup.

Portant dans sa moelle épinière la douleur inconsciente des générations précédentes – troupeaux perdus, cheptels disséminés par Creutzfeldt Jacob. Tannée par les milliards de foulages de ses ancêtres. Foulages dans lesquels, à son tour, elle a voulu mettre ses grands sabots.

D’un piétinement primitif à un piétinement de jeune première, c’est ainsi qu’elle a commencé. A même la terre battue. Peu à peu s’étoffant, s’engraissant, s’immunisant. S’engaillardissant au fur et à mesure de ses gambades. S’endurcissant de la corne. Une bougresse vraiment prometteuse, tigresse dans l’âme comme dans le lardon. D’échine travailleuse, en dépit des laborieux reliefs de multitudes de mottes. Fidèle à sa touffe d’herbe. Exécutant tous les maîtres-mots.

Jusqu’au jour où.

Voilà.

Marguerite en a eu marre.

Marre d’être cantonnée à ses prés carrés. L’impression d’avoir fait le tour de tout.

A tel point que.

Même la redécouverte, au printemps, d’un frais bosquet ne l’émouvait plus. D’un mugissement de cloche, elle aurait voulu faire voler tous les barrages, toutes les barrières, et s’en aller brouter la vie à pleines dents, vent en bandoulière, bouche en pâquerette.

Marre de se faire étriller le dos par des éléments contraires. De se faire lustrer le poil par des nuages creux. Elle avait envie d’aller se faire dorer la pilule sous d’heureuses tropiques, Marguerite. Marre de se donner le torticoli à voir les gens aller, venir, aller, venir, aller et revenir. Elle avait envie qu’on lui fasse tourner la tête autrement, Marguerite.

Go. No go. Go. No go.

Tous les jours, Marguerite ne mâchait et ne régurgitait plus que la même ritournelle. Tournant, retournant et re-retournant comme une omelette ses “euhs” et ses “meuhs”, qui finissaient par devenir plus que brouillés.

Bloquée.

A force d’attendre un clairon d’appel, un signal de départ, Marguerite ne décrottait guère plus de son starting block.

Quand partir ? Maintenant ! Non, maintenant. Maintenant ? Mais pourquoi déjà ?

A force de peser le pour et le contre, Marguerite n’avait plus si bien le compas dans l’oeil pour viser sa destinée. En panne de clairvoyance, Marguerite n’y voyait plus très clair. Cela ne roulait plus trop pour elle, avec les essuie-glace gelés. Et sa glace rêvée fondait au soleil. Et l’oasis promis devenait mirage fumeux.

Alors elle restait là, Marguerite. A faire le pied de grue. Dans son fumier. Collée au cuir par tous ses terrassements. L’oeil vitreux. Rattrapée par tous les fantômes de fleurs fanées qui ont failli avant elle.

Folle, Marguerite. Elle est restée là. Sur la terre battue et sous la pluie battante, Marguerite. Comme toujours et pour toujours. Pendant que la Terre tourne. Ruminant que la roue de la fortune reste coincée.

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