From scratch.
Le début aurait pu être davantage accrocheur. Mais il n’est un récit qui ne commence sans anicroche.
Il faut bien être terre-à-terre : on commence tous dans un splash, dans un scratch, dans un écrasage complet dont on essaye, pendant tout notre rodéo, de se redresser. Initiatique ? Je tique. Marguerite aussi.
Car c’est bien ainsi que tout a commencé pour elle. Dans la boue et le purin.
From scratch.
Non point déboutée, ni même dégoûtée, elle s’est relevée de ses maigres membres. Dans un frémissement électrisant sa carcasse. Comme une épilepsie lunaire partielle qui lui aurait fait voir mille étoiles.
D’un coup.
Portant dans sa moelle épinière la douleur inconsciente des générations précédentes – troupeaux perdus, cheptels disséminés par Creutzfeldt Jacob. Tannée par les milliards de foulages de ses ancêtres. Foulages dans lesquels, à son tour, elle a voulu mettre ses grands sabots.
D’un piétinement primitif à un piétinement de jeune première, c’est ainsi qu’elle a commencé. A même la terre battue. Peu à peu s’étoffant, s’engraissant, s’immunisant. S’engaillardissant au fur et à mesure de ses gambades. S’endurcissant de la corne. Une bougresse vraiment prometteuse, tigresse dans l’âme comme dans le lardon. D’échine travailleuse, en dépit des laborieux reliefs de multitudes de mottes. Fidèle à sa touffe d’herbe. Exécutant tous les maîtres-mots.
Jusqu’au jour où.
Voilà.
Marguerite en a eu marre.
Marre d’être cantonnée à ses prés carrés. L’impression d’avoir fait le tour de tout.
A tel point que.
Même la redécouverte, au printemps, d’un frais bosquet ne l’émouvait plus. D’un mugissement de cloche, elle aurait voulu faire voler tous les barrages, toutes les barrières, et s’en aller brouter la vie à pleines dents, vent en bandoulière, bouche en pâquerette.
Marre de se faire étriller le dos par des éléments contraires. De se faire lustrer le poil par des nuages creux. Elle avait envie d’aller se faire dorer la pilule sous d’heureuses tropiques, Marguerite. Marre de se donner le torticoli à voir les gens aller, venir, aller, venir, aller et revenir. Elle avait envie qu’on lui fasse tourner la tête autrement, Marguerite.
Go. No go. Go. No go.
Tous les jours, Marguerite ne mâchait et ne régurgitait plus que la même ritournelle. Tournant, retournant et re-retournant comme une omelette ses « euhs » et ses « meuhs », qui finissaient par devenir plus que brouillés.
Bloquée.
A force d’attendre un clairon d’appel, un signal de départ, Marguerite ne décrottait guère plus de son starting block.
Quand partir ? Maintenant ! Non, maintenant. Maintenant ? Mais pourquoi déjà ?
A force de peser le pour et le contre, Marguerite n’avait plus si bien le compas dans l’oeil pour viser sa destinée. En panne de clairvoyance, Marguerite n’y voyait plus très clair. Cela ne roulait plus trop pour elle, avec les essuie-glace gelés. Et sa glace rêvée fondait au soleil. Et l’oasis promis devenait mirage fumeux.
Alors elle restait là, Marguerite. A faire le pied de grue. Dans son fumier. Collée au cuir par tous ses terrassements. L’oeil vitreux. Rattrapée par tous les fantômes de fleurs fanées qui ont failli avant elle.
Folle, Marguerite. Elle est restée là. Sur la terre battue et sous la pluie battante, Marguerite. Comme toujours et pour toujours. Pendant que la Terre tourne. Ruminant que la roue de la fortune reste coincée.
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